Un train m’emporte vers Paris avec une boîte de Coca, les Dubliners de Joyce et — en face de moi — une vieille Chinoise que ses enfants m’ont confiée.

Une masse incroyable, immobile, de tissus et d’étoffes enchâsse son visage et sa main droite. Ce visage fait bizarrement naître en moi celui du Chat de Cheshire, dessiné par Tenniel. Il ne sourit pourtant pas. La main, agile, avale et recrache un à un, mécaniquement, les grains ronds et jaunis d’un chapelet d’ivoire. Et, tandis que j’écris, elle me regarde, ignorant ou négligeant que je le perçois.

Je relève doucement mon regard pour voir le sien s’enfoncer dans la campagne humide qui expulse le train. Seul l’horizon nous accompagne. Et les reflets dans la vitre. Entre les deux hurlent les vents et les sables. C’est ainsi qu’elle m’observe maintenant, en observant l’horizon.

Le terme observer n’est pas correct : elle ne me détaille pas. Je pourrais dire qu’elle me voit si cet acte était fortuit. Mon image est ce sur quoi ses yeux, sa conscience reposent, de quoi ils se nourrissent. J’écris qu’elle sait probablement que je parle d’elle. Mon écriture doit investir son être autant que son regard emplit ces pages. Je ne sais pas encore ce qu’elle voit.

Mon reflet dans la vitre est?il celui d’un étranger??

Est?il celui de ce très jeune officier qui lisait dans un train lors des exodes de la Révolution, qui pourtant a relevé les yeux et lui a adressé un sourire qu’elle n’a jamais expié, et dont les traits se sont gravés dans l’un des grains du chapelet millénaire??

Mon reflet est?il celui de son fils revenant d’un voyage dans quelque province et cherchant anxieusement à reconnaître le visage de sa mère sur le quai??

Est?ce le reflet du monde qui la ballotte de capitale en capitale à la recherche de ses enfants qui ne parlent plus le Chinois qu’avec l’accent bruxellois ou parisien, du monde qui la renverra enfin chez elle, recroquevillée de plus en plus sur ce chapelet qui tarde d’arrêter son égrenage??

Le reflet des jours comptés, à espérer un geste, un sourire qui puisse la sustenter de l’illusion que ceux?là sont encore les siens.

Le reflet d’images qu’aucune épitaphe ne pourra jamais raconter, qu’aucune profanation ne pourra exhumer. Le reflet de la solitude.

Et ce chapelet comme une prière.

Pour que se taisent enfin les vents et les sables.

 Natrell Jamerson Authentic Jersey