Au commencement était le Silence.
Pas le Silence que nous croyons connaître, mais un Silence tout autre.
C’était l’époque d’avant la guerre des mots.
Il y a très longtemps les poètes habitaient une planète très loin de la nôtre.
En ce temps?là les hommes étaient heureux pour la bonne et excellente raison qu’il n’y avait pas de mots.
Tous les mots se trouvaient parqués sur la planète des poètes, et les poètes étaient les gardiens des mots.
De GRANDS troupeaux de mots.
N’usant point de mots, les hommes n’avaient pas encore découvert le mensonge.
Ils avaient un langage fait de nuances et d’amour dans les yeux et de caresses avec les mains et de bien d’autres choses aujourd’hui oubliées.
Mais il faut bien que les choses se fassent.
Une nuit, les poètes relâchèrent quelque peu leur surveillance, et quelques mots s’échappèrent.
Ils eurent vite fait de délivrer d’autres mots et, de peur d’être repris, ils quittèrent la planète et s’en furent à la recherche d’un autre lieu où poser leur vacarme.
Ce fut la Terre?!… Alors partout où il y avait des hommes, les mots allaient de bouche à oreille, et, de malentendus en mots trop durs, les hommes tombèrent en leur pouvoir.
Et un jour, un homme prononça un mot si terrible qu’il appela tout de suite la réponse d’un mot plus terrible encore.
Et ce ne fut plus qu’un horrible Silence peuplé de la fureur et du bruit des mots.
Heureusement les poètes enquêtaient et après une recherche difficile, ils découvrirent la terre et son triste spectacle.
Une armée de poètes débarqua alors sur la terre.
Mais les mots avaient changé et il n’était plus question de composer avec eux.
Alors les poètes, qui ont des trésors d’imagination, inventèrent l’écriture.
Au début, les mots trouvèrent cela flatteur, et tous voulurent avoir leur portrait dans les livres.
Alors les poètes sortirent de leurs inventions l’orthographe, la grammaire, le pluriel, le singulier, l’imparfait du subjonctif, et même l’accord du participe passé. Bientôt, les règles furent si nombreuses que les mots en perdaient leur latin (qui n’était pas encore inventé…) Les poètes trouvèrent alors le masculin, le féminin, la musique, et ainsi des milliers de prisons transparentes pour enfermer les mots.
Le vacarme s’apaisait enfin sur terre, et les poètes apprirent alors aux hommes à mieux se servir des mots.
Ils leur racontèrent des histoires où les mots étaient si bien apprivoisés que c’était un plaisir de les entendre.
Puis ils firent venir d’autres mots qu’ils tenaient en réserve. Des mots doux comme des caresses, et légers comme des soupirs d’enfant.
Et un jour, après de longs siècles, un homme écrivit une histoire, un autre, une chanson, un troisième parla si bien d’amour qu’on vit une larme poindre aux yeux d’une femme…
Les poètes comprirent alors que leur travail était terminé. Ils donnèrent aux hommes l’ultime rempart contre les mots : ils leur rappelèrent le Silence et, discrètement, ils s’en retournèrent chez eux. Alex McGough Womens Jersey