Il y a de cela quelques années, à Nantes, tandis que je longeai une fort belle avenue, très cossue — une belle artère bourgeoise aux façades baroques, comme il en existe de fabuleuses dans cet ancien port négrier — j’ai entendu, en passant près d’une fenêtre ouverte, un enfant qui récitait ses tables de multiplication. J’allais continuer mon chemin, vaguement attendri, lorsqu’il s’est attaqué à la table de sept. Ma préférée. Je ne résiste pas à la table de sept.

Je crois que je l’aime, cette fichue table, parce qu’elle est la plus ardue de toutes. Parce qu’elle s’honore de creux et de rebonds qui ne s’accommodent d’aucun rythme, de sorte — et c’est là sa magie — qu’on ne peut la réciter en pensant à autre chose. Elle exige une maîtrise de soi et une sécheresse de bouche exemplaires. Son charme, c’est qu’avec elle, ce qui ne devrait être qu’une morne énumération devient un exercice périlleux au cours duquel, sans filet, l’écolier passe de vers libres à six pieds à d’autres qui ne clopinent que sur cinq. On ne caracole jamais sur la table de sept. On sort d’une ornière pour entrer dans une autre…

Je suis resté longtemps sous cette fenêtre et plus j’écoutai cet enfant, plus je lui trouvai une voix bien savante et posée, dans laquelle pointait, de temps en temps, mais toujours brièvement, un léger tremblement. Un brin de timidité, très certainement, que rehaussait la solennité de la besogne. Il s’appliquait et craignait de mal faire. Je ne le voyais pas, mais je le savais tendu, raide, les mains croisées dans le dos, concentré sur son seul effort.

Je le pressentais sage et docile. Indiscutablement rigoureux, soucieux de l’ordre des choses. Un peu craintif, sans doute, et rêveur. Sa voix m’était familière, il me semblait y percevoir une blessure ancienne, une fêlure secrète. Quelque chose d’imperceptible, une vraie sensibilité peut?être, tout simplement, qui la rendait fragile et touchante.

Puis j’ai brusquement compris pourquoi cette voix me semblait si proche, pourquoi je le connaissais comme on connaît, à force de l’arpenter, la terre qui vous a vu naître. Il parlait comme moi, à son âge. Sa voix était la mienne. Son timbre clair vibrait d’une même retenue, teintée d’un peu d’intransigeance. J’avais l’impression de m’entendre, de me voir, avec ma petite blouse grenat et ma raie sur le côté, piqué sur la même estrade, des années plus tôt. Je sentai à nouveau sous mes doigts le froid velouté des morceaux de craie?; je retrouvai, accrochées au murs, les cartes d’histoire où s’emmêlaient burgondes et wisigoths. L’espace d’un instant, je suis revenu m’asseoir à côté des filles qui sentaient la fraise, au beau milieu d’une de ces interminables journées de pluie passées à somnoler dans l’odeur de cuivre des vieux manuels de grammaire…

Une sympathie nouvelle m’est venue. Ce gosse allait peut être vivre ce que j’avais déjà vécu, commettre les mêmes erreurs, rencontrer des fortunes semblables. Mais en réalisant qu’il pouvait encore prendre le même chemin, j’ai vu, derrière moi, celui que je venais d’accomplir. D’une traite et sans m’en rendre compte. Et, en même temps que je sentais mon ventre se creuser, je l’ai vu enfin, cet enfant, comme il était vraiment. Au seuil même de sa vie…

On ne devrait jamais s’arrêter sous les fenêtres des gens…

 Taylor Gabriel Jersey