D’un pas rapide, encombrée de ses plus beaux vêtements, Madame Robinson marchait résolue et rayonnante. Arrivant à la ferme des Cornell, Elle vit Daisy accourir pour lui prêter une ombrelle de dentelle blanche. L’ombrelle avec laquelle elle s’était mariée, avec laquelle sa fille s’était mariée et avec laquelle se mariera sans doute sa petite?fille, un jour.

« Merci Daisy. Avec ce soleil, je pensais arriver là?bas défaite et décoiffée par la transpiration. J’en ai encore pour une bonne demi?heure.
— Tu as bien de la chance, Laura. Avec Charles et les enfants, on ne parle plus que de toi au souper.
— Tu sais, ce n’est pas la première fois qu’il vient. Je suis sûr qu’il reviendra vite et que la loterie du Pasteur te fera ce cadeau à toi, alors.
— Et Robert, ça ne lui fait rien de te voir partir seule au village?? Charles, lui, dit qu’il ne me…
— Robert est dans son champ, comme tous les jours, que veux?tu qu’il en pense?? Je crois qu’il est plutôt content que ce soit tombé sur moi.
— Tu es vraiment superbe, Laura. C’est un signe de Dieu que tu aies été choisie. Veux?tu boire quelque chose??
— Merci, je dois continuer. Je repasserai ce soir pour tout te raconter.?»

La terre argileuse, écaillée de toute éternité, ne pouvait plus que renvoyer dans l’air en bouffées troubles la chaleur du soleil. L’herbe, grise et sèche, par touffes éparses, tenait plus du minéral que de la plante. Elle ne vivait pas ni ne mourrait. Elle attendait la nuit, espérant la condensation de quelque rosée inconnue des hommes. Hormis le soleil, la terre et l’herbe, l’improbable étranger désireux de décrire cette petite ville texane pourrait encore évoquer les chevaux, la poussière et les habitants, mais cela serait superflu. La seule vie non oubliée de Dieu à Midlow, c’est les mouches. Grosses, noires, nerveuses, bourdonnantes.

Somerset Gray se présentait comme photographe d’art. Il semblait parcourir le Texas durant tout l’été, s’arrêtant dans chaque ville pour y photographier une femme. Une seule. Cette exigence suffisait à donner aux municipalités les garanties voulues quant aux qualités artistiques de ses photos. Chaque photo était tirée en trois exemplaires : une pour le photographe, une pour la ville et une pour la femme que le hasard désigne. Une fois la photo prise et payée, il passait à la bourgade voisine puis disparaissait durant tout l’hiver.

Midlow possédait déjà trois photos de Somerset Gray. La dernière avait été publiée sur la page deux du numéro de septembre de Farming Texas. Le maire avait donc réservé au photographe le meilleur accueil en lui offrant deux chambres dans la pension de Madame Sheppard, l’une étant spécialement destinée à la prise de vue.

Pour l’occasion, le lit avait été enlevé et une toile de lin tendue sur un mur. Le lavabo était recouvert de divers bacs et bidons devant servir au développement. Devant la toile, assise sur une chaise, Madame Robinson tenait son ombrelle refermée sur ses genoux, ne sachant trop quelle attitude adopter. Attendant du photographe d’autres mots que le « Asseyez?vous, je vous prie?» qu’il lui avait intimé assez sèchement.

L’appareil était sur trois pieds de bois télescopiques. Une plaque avait été glissée verticalement dans le boîtier et le photographe avait disparu sous le voile de velours noir protégeant l’oculaire de toute lumière. Il ajusta légèrement l’objectif puis réapparut.

— Dîtes : « Oh regarde, les oiseaux?!?»
— Pardon??
— Je vous demande de dire : « Oh regarde, les oiseaux?!?»
— Mais où dois?je regarder??
— Où vous voulez, ça n’a pas d’importance.
— Oh, regarde, les oiseaux… Mais je ne comprends pas?!
— Soyez plus exclamative, comme s’il y avait vraiment des oiseaux et que vous vouliez me les montrer.
— Oh regarde, les oiseaux.
— Nous sommes amants depuis quelques jours. Nous nous promenons à Paris, en France, dans le Jardin des Tuileries. J’ai mon bras sur votre épaule, et le vôtre enlace ma taille. Il fait ensoleillé et frais. Il y a un peu de vent et nous nous aimons. Des enfants jouent avec des bateaux de bois dans la fontaine. Et deux oiseaux se posent sur un banc, à quelques mètres devant nous.
— Mais…
— S’il vous plaît, imaginez.
— Mais nous ne sommes pas amants. Je ne sais pas à quoi ressemble Paris, ni le Jardin des Tuileries.
— S’il vous plaît, je vous en prie, imaginez.

Et Laura Robinson sentit ce corps d’homme contre son flanc gauche, qu’elle attirait encore de son bras. Elle sentait cette main lourde et rassurante sur son épaule. Elle sentait ce vent léger d’un parfum étrange. Elle entendait le frémissement des feuilles, qui se teintait des lointains ruissellements de la fontaine et des rires d’enfants. Ils marchaient dans l’allée principale du jardin quand deux moineaux se posèrent là, à deux mètres, sur le dossier d’un banc de bois. Elle ralentit prudemment et tapota la taille de son amant pour lui offrir ce petit bouquet d’oiseaux.

— Oh regarde, les oiseaux.

Ils les virent tous les deux. Puis les oiseaux s’envolèrent. Et le Jardin des Tuileries. Et Paris.

— Merci, Madame Robinson. Merci beaucoup.
— Mais vous n’avez pas pris de photo??!
— En effet. Souriez, je vous prie. Comme ça, oui. Ne bougez plus. Voilà. La photo sera prête dans deux heures.

Le soleil venait de se noyer dans l’horizon quand Madame Cornell récupéra son ombrelle.

— Alors, comment c’était?? Tu as la photo??
— Regarde…
— Elle est magnifique. Mon Dieu, Laura, comme j’aimerais qu’il me photographie aussi un jour.
— Je te le souhaite, Daisy. Je te le souhaite.

Et sur le lent chemin du retour, silencieusement, Laura Robinson se mit à pleurer.

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