En hommage à Arthur C. Clarke

Les deux lunes se séparaient lentement dans le ciel azuréen. Sur la terre chaude de sa terrasse, Vaunn regardait la cité s’endormir à ses pieds. Dans les rues ocres ne flânaient plus que quelques couples au rythme doux d’un chant dont il ne pouvait voir l’origine. La petite lune avait déjà disparu tandis que la grosse semblait suspendue, immobile, au soleil qui avait atteint son point le plus bas au-dessus de l’horizon. En cette saison, la nuit n’existait pas et les journées chaudes n’étaient modulées que par de tièdes crépuscules iodés.

La cité était heureuse comme toutes les cités de la planète, il en avait la conviction. Il s’était souvent demandé si le bonheur n’était pas simplement relatif à l’expérience passée de chacun. Mais non, le bonheur était là, matériel, palpable comme le sable, l’air, le soleil. Ses yeux s’injectèrent de larmes. Le désespoir le submergea avec une telle force qu’il ne sentit pas Lela l’envelopper de ses bras.

Elle ne l’avait jamais vu pleurer mais sut qu’il n’était pas utile de parler. Elle voulait partager et non comprendre. Mais lorsque la lumière de crépuscule vacilla furtivement, elle comprit et l’embrassa pour se mouiller de ses larmes.

Vaunn était le savant de la cité. La plupart des cités en avaient un. Bien sûr, ils n’étaient ni bâtisseurs ni artistes ni prêtres, mais ils étaient respectés pour leur savoir et affectionnés pour leurs histoires sur les cycles de la nature et des planètes.

Depuis plusieurs mois d’observations et de calculs, il s’y attendait. Mais maintenant il en était certain : cette nuit, le soleil exploserait. Une inconcevable bouffée d’énergie décuplerait son volume, lui faisant avaler toutes les planètes du petit système.

Dans un premier temps, il avait pensé alerter la cité, voire les savants des villes voisines. Mais à quoi bon?? La civilisation avait atteint depuis des siècles une plage d’équilibre et de stabilité. La croissance démographique était nulle, la nourriture abondante et les bâtisseurs maîtrisaient parfaitement leur technique. Toute créativité s’exprimait désormais par l’art et toute soif de connaissance par la religion et la métaphysique. S’il était presque inconcevable pour chacun de quitter sa cité natale, quitter la planète était non seulement une totale impossibilité technique, mais de plus un non?sens ne pouvant trouver sa place dans les schémas de raisonnement que des millénaires avaient forgés.

Le soir était donc venu où serait vitrifiée la surface de la planète, où seraient pulvérisées les deux lunes que l’on pensait éternelles. Le soir où toute vie, tout espoir, tout souvenir disparaîtra.

Vaunn reconnut le chant qui montait aux étoiles. Il parlait du bonheur et s’adressait à Dieu.

L’éclat de la SuperNova mit cinq mille ans à atteindre l’autre bout de la galaxie. Et dans le ciel de Bethléem apparut la marque d’une ère nouvelle.

 Oren Burks Jersey