On était tous les deux assis dans le canapé, on avait un peu bu, et pour être plus près de la vérité, on était bien torchés, comme en témoignaient la douzaine de canettes de bière qui jonchaient le sol. Le gros bide de Slate se soulevait à chaque respiration comme s’il allait exploser, et j’avais l’impression que mes yeux allaient se rejoindre en un seul : j’avais le mal de tête du siècle.

Avec Slate, mon frère, on avait fêté l’acquisition de la plus belle des voitures, une Dodge marronnasse moche et dégueulasse. On avait toujours rêvé d’avoir une voiture bien à nous, on en parlait tout le temps, elle aurait été du dernier cri, chromée, blanche, décapotable, énorme, classe, tape à l’œil, emballe?minette, une pure voiture. On rajoutait tous les jours un détail, du clinquant par ci, du m’as?tu?vu par là, et on avait fini par se dire qu’il nous la fallait vraiment, sinon on allait passer pour des balletringues à nos propres yeux. Ce matin là, hier pour tout dire, on est allé chez Bobby, notre pote de toujours, celui qui a toujours une solution à vos problèmes — et autant de problèmes sans solution —, et on lui a dit :
— Bobby, t’es notre pote de toujours, et on a un problème :
il nous faut une voiture.

Bobby, qu’est du genre causant mais qui connaît pas beaucoup de mots, a répondu :
— Ah ouais??

Slate a dit :
— Il nous faut une putain de caisse, la plus belle.

Bobby a éteint sa clope, et a éternué :
— Ah ouais??

Alors j’ai dit, pour que ça soit clair :
— On a pensé que tu pouvais nous aider à avoir cette voiture, c’est important pour nous.

Bobby m’a regardé et a lancé :
— Faut aller voir Pity.

Avec Slate, on est allé voir Pity, le gars que nous avait conseillé Bobby. Pity habitait chez sa mère, qui était morte l’année dernière, et effectivement, il faisait pitié. Grand, maigre, cachectique pour être clair, il sortait de dessous une vieille Pontiac quand on est arrivé chez lui, à pinces puisque j’espère que vous avez été assez attentifs pour comprendre qu’on n’avait pas de voiture, donc on a été obligé d’aller jusque chez Pity à pied, et ça faisait bien trois miles au moins de chez Bobby. Pity l’Asperge retapait des voitures, du moins il en donnait l’impression : sa cour était jonchée de carcasses, de bidons, de moteurs et autres pneus usagers. Sa salopette était noire et laissait apparaître une peau tellement blanche que si j’avais vécu avec lui et pas avec mon frère Slate, j’aurais dû porter des lunettes de soleil toute la journée. On a dit au gars pourquoi on était là, et qu’on était venu de la part de Bobby. Il a hoché la tête et a marmonné :
— Si c’est pour une voiture, j’en n’ai pas.

Slate, qu’est pas du genre belliqueux sauf quand il a faim, s’est avancé vers le type et lui a envoyé qu’il avait pas fait trois miles pour qu’on lui dise qu’il y avait pas de voiture. D’un côté je comprenais l’énervement de mon frangin, d’un autre je me disais que c’était pas complètement anormal que l’asperge n’ait pas de voiture à nous filer à la minute. J’ai dit au poireau blanchâtre :
— On va rentrer en casser une avec Slate, et on revient ce soir.

Le gars a hoché une fois de plus la tête, cette fois?ci avec une sorte d’incrédulité dans le regard que même quelqu’un de moins observateur que moi aurait décelée, et puis il a haussé les épaules et est retourné sous sa Pontiac. Slate l’a lorgné d’un regard malveillant et s’est mis en route pour aller en casser une. De graine. Slate, il est obèse, et c’est pas la faute à la génétique, c’est sa faute à lui, il mange comme quatre. On est retourné chez nous.

Une fois à la maison et cinq steaks plus tard, Slate s’est assoupi et j’ai pris une bière dans le frigo. Moi la bière, ça me maintient en grande forme, j’ai une silhouette on me donnerait quinze ans. Slate, la bière et les steaks, ça va le faire mourir avant l’heure, on dirait un gros phoque qu’aurait passé trop de temps hors de l’eau. Mais Slate il s’en fiche, de toute façon, il tient pas trop à vivre longtemps, vu qu’il comprend pas ce qu’on fiche sur cette terre. Mais bon, c’est philosophique, revenons à nos moutons. Au trois quarts de ma deuxième bière, j’en étais pas loin dans mes pensées : on avait dit au gars qu’on voulait une voiture, sans être sûrs que le gars pouvait nous en avoir une, et même si c’était le cas, avec quoi on l’aurait payée?? J’ai fini par pioncer moi aussi, trop penser ça fatigue.

Le soir était pas tombé qu’on était chez Peau de yaourt. Il était plus sous sa Pontiac, et on s’est assis pour l’attendre, vu qu’il était pas non plus dans sa maison, une très laide maison très sale et très vieille, pour ce qu’on en a vu. Quand Slate a fait remarquer qu’on ne se voyait même plus l’un l’autre tellement il faisait noir, j’ai dit :
— On fait quoi??

C’était un peu con comme question, parce que Slate pouvait pas en savoir plus que moi. Il a roté en guise de réponse, j’en attendais pas plus. On pouvait pas rentrer bredouille, rapport à notre fierté, et puis il faisait vraiment très nuit, une nuit sans lune avec des bruits qui font peur, j’étais pas très rassuré. Au bout de deux trois hululements stridents qui me glacèrent les tripes, je me levais péniblement, et me dirigeais vers la Pontiac qui gisait là. La porte passager était ouverte, je m’assis, tâtonnai pour trouver la veilleuse, qui marchait — les miracles existent — et jetai un coup d’œil dans la voiture. L’intérieur semblait moins pourri que les apparences extérieures ne le laissaient présager. Il y avait quelques papiers par terre, des mégots dans le cendrier, cette voiture était vivante. C’est une image. Je glissai la main dans le vide poche, et mes doigts effleurèrent quelque chose de dur et de froid. Je fus saisi d’un frisson. Un flingue. Un pur flingue. Je l’extirpais de là et le contemplait bêtement. Avec stupeur, pour ceux qu’aimeraient le raffinement. J’en étais bouche bée, pour ainsi dire. J’avais jamais tenu de flingue, vu que j’avais pas fait l’armée, rapport à mon QI sûrement, trop élevé ou pas loin. À la maison, on avait une carabine, mais un flingue, ça a rien à voir à mon avis. On se sent tout de suite un homme, pas juste un paysan qui tue des lapins, ou un crétin comme Slate qui tire sur des boites de conserves, à défaut (c’est un vrai con, mon frère, mais c’est mon frère, je vous permettrais pas de rien dire sur lui, compris??).

J’ai mis le flingue dans la ceinture de mon pantalon, et j’ai écarté les jambes, comme un homme que je me sentais, un homme fort, le genre de mec en Pontiac qui assure. J’ai dû m’endormir sur cette plaisante idée, car le jour m’a semblé légèrement avancé quand je me suis réveillé. Il y avait un homme qui frappait à la porte de la moche maison du Poireau Blafard. J’ai jeté un coup d’œil dans la cour et j’ai pas vu mon frère. Comme l’homme que j’étais j’ai pris mon flingue, et je suis sorti de la Pontiac. Je me suis planté devant comme Clint Eastwood dans Le Bon, la Brute et le Truand, et j’ai attendu que l’inconnu se retourne. Ce qu’il a fait. Le truc drôle, c’est son air quand il m’a vu. J’ai souris à l’intérieur, parce que j’étais Clint Eastwood dans la scène mythique de Le Bon, la Brute et le Truand, et que j’ai pas souvenir qu’il sourit à ce moment là. J’ai attendu que le mec se mette à parler, en partie parce que j’avais rien à lui dire de précis. Le mec s’est avancé et il a dit :
— Salut, je suis Randy, tu sais pas où est Bunny??
— Bunny, j’ai dit, connais pas.

Le mec a froncé les sourcils, et a dit :
—  Pity, tu connais Pity??
— Ouais, j’y ai fait, j’le connais. Ce qui était très partiellement vrai, vous en conviendrez, mais quand même un peu.
— L’est où?? l’a demandé.
— Chais pas, j’y ai répondu.
— J’viens pour ma caisse, a dit le gars.

Etc. Un vrai dialogue de cons. Mon frère avait disparu. S’il avait été là, on aurait pu faire le remake du film, dans le rôle de la brute ç’aurait été mon frère, et le gars, là, qu’était un peu en train de devenir fumasse, il aurait fait un bon méchant. Mais c’était moi qui avais le flingue, et ça, ça semblait le calmer un peu, le gars.
— Bon, qu’il a fait, si tu vois B… Pity, tu lui diras que je suis passé. Que Randy est passé. Tu saisis??
— Ouais.

Le gars est parti, dans une Dodge maronnasse dégueulasse que même si on me l’avait donné j’en aurais pas voulu (y’a que les cons qui changent pas d’avis, si vous voulez le mien), et j’ai hurlé :
Slate, Slate, t’es où putain??

Slate était parti pisser, et ça nous avait pas avancé très loin. J’ai montré le flingue à Slate, qui a roté, et j’ai rengainé mon truc, un peu moins fier. Aux environs d’une heure de l’après midi, Slate a dit j’ai faim, et on est rentré à la maison. Comme on n’avait plus de steaks, on a mangé du maïs à la crème et des toasts, avec des haricots en sauce. Manger ça fatigue, alors on a pioncé un peu, puis on a tenu un conseil de guerre. On a sorti deux bières, et on a dit :
— C’est la merde.

Avec mon frère, on a le sens de la formule, on est des lapidaires.

À la fin d’un long silence (long pour vous, alors j’abrège, moi j’ai l’habitude), j’ai émis la remarque suivante, une vache de remarque :
— Comment ça se fait que le mec vienne chercher une voiture, alors qu’il en a déjà une??

J’étais pas la moitié d’un con.

Slate a dit quoi, et j’ai été obligé de lui expliquer, pour vous je passe, vous avez du piger si vous avez lu le début. Slate a dit :
— On le braque avec le flingue et on pique la Pontiac.

J’ai froncé les sourcils, et rétorqué :
— La Pontiac, on peut la voler dans la cour de Pity, si on doit braquer le mec, c’est pour la Dodge.

Slate a dit que c’était juste, mais qu’il préférerait avoir une Pontiac. J’étais d’accord avec lui. Le problème, c’est que voler, c’est pas bien. En plus, c’était facile de remonter jusqu’à nous, et on ne savait pas maquiller une voiture (une Pontiac?!), et puis ça se faisait pas rapport à Bobby, qu’était comme un pote. Bref, on ne pouvait pas avoir la Pontiac. Alors Slate a dit :
— Tant pis, on braque la Dodge marronnasse dégueulasse.

Bon, là, fallait réfléchir un peu, alors j’ai repris une autre bière. (J’en ai sauté quelques unes, j’avoue). Comme j’avais le cerveau qui baignait dans la bière, j’ai pas réfléchi bien loin, et j’ai suggéré à Slate qu’on retourne chez Pity, dès fois que le gars Randy se pointe. Avec le flingue, on lui piquerait sa Dodge, et on aurait notre voiture. Y’avait bien quelque chose qui me chiffonnait, mais je savais pas quoi. Slate a dit c’est la dernière fois que je retourne là?bas, et on s’en est allé chez Blanc de Poireau. Dans la cour, y’avait plus la Pontiac, seulement Pity qui fumait un clope assis sur un bidon. On a demandé à Pity où était la Pontiac, et il a dit :
— vendue.
Alors on a dit :
— merde, putain, t’es chié mec, nous on la voulait cette caisse, etc. Blanc bec a rétorqué que la bagnole était déjà vendue quand on est venus la première fois, faut pas pousser les gars. On a dit on s’en fiche, où est Randy?? Chez lui qu’il a dit. C’est où chez lui?? C’est chez lui. Etc. (On peine avec les mots dans le patelin). Je lui ai dit fais pas le malin j’ai un flingue, il habite où Randy. Il a montré la route, et a dit : à gauche puis à droite et c’est la dernière maison, et il a ajouté : vous lui rendrez son flingue, il était fumasse. Slate a roté, et on s’est rendu chez Randy le cow boy à la manque.

Arrivés chez le gars, on a toqué à la porte, et il s’est amené, pas peureux le Randy?! Slate a dit :
— c’est un braquage, file?nous la caisse.
Randy a ricané, et il a dit :
— J’suis pas une banque?!!!

Il était mort de rire, mais pas nous. Slate a roté, et j’ai dit :
— où est la Dodge?? Randy a dit :
— vendue?!

« Merde » qu’on a dit nous deux, Slate et moi. « Merde et remerde. »
— À qui??
— À une gonzesse, foutez?moi le camp et rendez?moi mon flingue, c’est ce que nous a répondu Randy. Le pauvre?!

Après on est partis, et j’ai jeté le flingue dans le champ loin derrière la maison de ce salaud.

Une gonzesse qu’on ruminait avec Slate, une gonzesse, non mais c’est pas vrai, c’était une gonzesse qu’avait notre Dodge?! On fulminait avec Slate, on était vert de rage. Comme Hulk. C’est le seul mec vert de rage que je connaisse, et vous?? On a bu quelques bières pour noyer notre rancœur (contre qui?? Mais le monde, putain, ce putain de monde de m… Excusez?moi, je m’emporte). On a dit tant pis, faut être grands seigneurs, on peut pas braquer une gonzesse. Slate a dit ben pourquoi, mais j’ai pas répondu, car je savais pas bien pourquoi. Slate a eu la seule pensée intelligente de sa vie quand il a dit avant de s’endormir :
on aurait dû piquer la Pontiac. Mince de mince, mon frangin, mon pote mon poteau, t’es vraiment un as que je me suis exclamé, trop tard, j’en conviens.

Aujourd’hui, c’est le jour que je vous raconte mon histoire — une sacrée histoire?! —, on s’est rendu en ville avec Slate pour acheter deux trois trucs à bouffer, et surtout des bières, notre nourriture céleste et principale. Comme il faisait soif, on s’est assis au bar du Silver Café, et on a demandé… (deux bières, mais je marque pas, ça fait des répétitions). Comme on disait rien (mais on dit jamais grand?chose, faut reconnaître), la serveuse, une maigrichonne mal colorée, a voulu faire la conversation, et a dit :
— ça va les gars??

Slate a roté (désolé, mon frangin, c’est pas qu’un gros phoque, c’est aussi un porc, mais à sa décharge, la bière, ça fait vraiment roter), et j’ai grogné :
— Nan ça va pas fort, y’a une gonzesse qui nous a piqué notre caisse, on la cherche et on va lui faire la peau.

Après ça j’ai ricané méchamment et j’ai regardé face de moineau en lui lançant un regard cruel, comme si c’était de sa faute à elle, et pour qu’elle comprenne qu’on n’était pas venu faire causette. Je crois qu’elle a compris parce qu’elle est allé à l’autre bout du bar et n’en a plus bougé. Y’avait pas trop de clients je crois.

En sortant du rade, on a vu notre Dodge marronnasse pas si dégueulasse qu’était garée juste en face. Slate a dit mince de mince, not’ caisse?! J’ai hoché la tête comme pour approuver, et j’ai ajouté :
— la putain de caisse de nos rêves, frangin?!
On a ricané bêtement. On a tourné autour comme des vautours affamés, et on s’est installé dedans, pour voir. Au bout de cinq minutes, une gonzesse, genre étonné, a frappé au carreau. Slate a ouvert et a dit quoi, genre étonné lui aussi, et je me suis marré, parce que je savais pas quoi faire d’autre. On est sorti de la voiture, et on a dit à la fille :
— c’est ta caisse?? Comme si on le savait pas?! Deux vrais cons?!
La fille a haussé les épaules, et elle a dit pardon, pour qu’on se pousse. On n’a pas bougé, parce qu’on voulait pas qu’elle parte avec notre voiture. On lui a dit. Elle a dit :
— les mecs si vous continuez à m’emmerder, j’appelle la police.
Slate a pris un air encore plus ahuri que celui qu’il a d’habitude, et j’ai dit à la fille :
— T’énerve pas, on va pas te la piquer?!

Slate a dit si, on va le faire, et la fille s’est mise à crier comme une hystérique (c’est une fille). Alors j’ai dit, parce que je voulais pas faire d’histoires :
— Tu nous la donnes??

Elle s’est mise à pleurer, et a dit ben non, pourquoi je vous la donnerai??

Je savais pas quoi dire, parce que lui expliquer pourquoi c’était un peu notre voiture me semblait trop compliqué. Je lui ai demandé :
— Tu nous la vends??

Elle a fait non de la tête, mais un non pas très assuré. Alors je lui ai dit :
— Discute pas, on doit filer.

J’étais un peu nerveux, et je sentais pas trop la situation. J’ai ajouté :
— Si tu veux pas avoir d’ennuis, décide?toi.

Alors la fille a jeté ses clefs par terre, et a décampé sans demander son reste, c’était la première fois que je voyais courir une fille avec des talons et une jupe courte aussi vite.

Slate était déjà dans la voiture, je me suis installé au volant et on est rentrés.

Maintenant, j’ai le mal de tête du siècle, Slate ronfle et son ventre remue comme de la jelly. Faut que je vous dise que j’ai un peu menti, mais j’ai trop bu, et je vais pioncer un peu. J’suis quand même vachement content d’avoir eu autant d’imagination?!

 Will Compton Authentic Jersey