Auteur : Elodiue_S

Dans les prisons on rêve : il n'y a pas d'amour heureux

La fille est entrée dans le bar, et j’ai su qu’elle me ferait bander rien qu’en fermant les yeux. Elle était d’une beauté renversante. L’atmosphère électrisée se figea une seconde, le temps d’apprécier l’onde de choc. Une sorte de halo invisible semblait l’entourer, qui la protégeait des autres. Elle avança jusqu’au comptoir la tête légèrement baissée, cherchant quelque chose dans son sac. Je savais pourtant qu’elle n’était pas dupe de ce qu’elle dégageait. Elle savait qu’elle avait irradié l’espace tout entier, que des regards curieux se posaient sur elle cherchant à deviner ce qu’elle allait faire, quelle attitude elle allait prendre. Elle leva la tête, m’adressa un sourire qui me désarma complètement et s’assit tranquillement sur le tabouret le plus haut, au comptoir. Je vis ses lèvres bouger mais n’entendis rien. Mon barman fut plus vif et lui servit son perrier. J’avais l’air d’un con, je le voyais bien, l’œil rivé sur elle comme un alcoolique sur son demi, j’allais baver dans deux minutes. La fille me regardait tranquillement en sirotant son verre, et je me liquéfiais sur place. Petit à petit, je sentis que mon corps retrouvait vie. La musique me parvint aux oreilles, les éclats de rire, les cuillères sur les verres, les chaises qu’on déplace, la porte qui s’ouvre. La fille me regardait toujours, et alors que j’allais saluer des amis qui venaient d’entrer, je sentis...

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Dans les prisons on rêve : gouttes de pluie

Je suis triste, car le grand?père va mourir. En fait, c’est le frère de ma grand?mère, mais on l’a toujours appelé grand?père. Le plus triste, ce n’est pas tant qu’il va mourir, mais que je me suis trompée. Je me suis trompée, dans tous les sens du terme. Il ne faut pas inventer, il faut vérifier, ou savoir, mais savoir juste. Je n’étais pas encore juste. Mais voici l’histoire. Quand j’étais petite, nous allions régulièrement déjeuner chez ma grand?mère. Son frère, qui habitait la maison à côté, venait manger avec nous avant de rentrer chez lui faire sa sieste. Nous avions l’habitude de prendre un apéritif sous le tilleul, avant de débarrasser pour mettre les assiettes et passer à table. J’étais petite, délurée, et tout m’intriguait, mais au lieu de poser des questions, je m’inventai souvent des histoires. Plusieurs dimanches se sont succédés où un même manège s’est répété, et pendant plus de vingt ans, jusqu’à aujourd’hui pour être exacte, j’ai pensé que le grand?père était un peu fêlé, un peu fou, et je n’ai dès lors jamais essayé de mieux connaître le vieil homme. La même scène se répétait dès que commençaient à tomber quelques gouttes de pluie. Pour la voir se reproduire, j’insistai pour que nous prenions l’apéritif dehors, surtout lorsque le temps était orageux, et dans ma malignité infantile j’en étais venue à trouver un prétexte...

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Dans les prisons on rêve : juillet

Comme j’aime l’éclat élégant de tes moûts Me perdre dans l’abîme de tes sucs acescents?; Sibyllines primeurs qui viennent à bout Des âpres clameurs de mes piètres sarments. J’aime à te mirer de longues caudalies Effleurer le vertige de tes tanniques velours Ni le bras séculier, ni féroces ordalies Viendraient à bout de nos tendres amours. Dors, chère amie, parée de tes bondes Douce soit ta nuit et ta remontée féconde Dans tes chastes muids, sous les frustes ombres. J’irai t’éveiller un matin de pénombre De mon salmanazar altier je t’encombre De ta robe purpurine mon âme s’inonde. Je suis caissier dans un supermarché. Je suis le seul homme à ce poste. Ça n’a pas d’importance. J’aime mon métier. On a beau dire, mais c’est un métier sympathique : on peut rêver, surtout quand c’est un gros caddie. J’aime les gros caddies, bien remplis, surtout ceux qui passent pour la livraison, avec eux, on est moins pressé. J’essaie le plus possible d’être à la caisse livraison, quitte à échanger avec Martine ou Pierrette, qui sont gentilles avec moi. Quand un gros caddie se pointe à l’horizon, je peux reprendre ma rêverie : j’aime poursuivre les mêmes rêves, les peaufiner, les compléter, les refaire exactement pareils aussi. Par exemple, je suis pêcheur dans le grand large, et chaque produit est un poisson, un gros poisson, et ran, une belle prise, et ran,...

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Dans les prisons on rêve : Sam' Suffit (pas)

La cuillère tinta sur le verre. Le café tournoya encore quelques secondes, puis la surface s’immobilisa dans un calme trompeur : au fond achevait de se dissoudre le carré de sucre, et les petits cristaux s’éteignaient les uns après les autres. Un gros tas s’appesantit au fond, car la masse est docile. Lina prit la tasse, huma le parfum du breuvage, but une petite gorgée dont elle se laissa envahir avec bien?être. Elle percevait avec une acuité toute particulière sa propre matière, elle se sentait entière, très clairement elle?même, et les autres étaient comme des images avec des bouches animées, et les sons étaient eux indistincts, formant des masses mobiles qui s’approchaient d’elle et repartaient sans jamais l’atteindre. Elle sentit ses joues qui s’échauffaient à cause de la différence de température. Dehors, il commençait à faire froid, un vrai temps de Toussaint comme elle avait dû l’entendre au moins quinze fois ce matin. Elle détestait éperdument ces considérations sur le temps, qui n’étaient même pas un prétexte à entrer dans une quelconque conversation, seulement l’illusion d’exister l’espace de quelques secondes. S’ensuivait la plupart du temps un laïus comparatif avec les années précédentes, et l’exaspération était alors totale, car il fallait vraiment n’avoir rien vécu entre temps pour se rappeler les températures d’il y a douze mois?! Lina reprit une gorgée tout en contemplant le mur du cimetière, derrière la rue....

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Dans les prisons on rêve : le fou

Il a peint un miroir qui n’avait pas d’oreilles, j’ai trouvé ça bizarre. J’ai pas aimé qu’il reprenne de la glace devant moi, je lui dirai tout à l’heure. Encore qu’elle était bonne. Martine a dit : « ça suffit on range. » Mais elle est bête Martine, tout a une fin, et c’était pas très en désordre. J’ai crié dans la cour et hop, trois jours à m’faire la gueule : c’est pas ce qu’ils attendaient. Je m’en fous, je m’en fous, je m’en fous. Ah, ah, ah. Fou, c’est le mot qui couve. La poule va être déçue. Il est tout pourri son oeuf. Je suis fou, c’est écrit. J’aime bien être fou, mais pas chez eux, t’as l’air d’un fou. Je ne suis pas un fou qui s’ignore, je suis un fou qui se respecte. J’aimerais qu’on me laisse ma place de fou, je ne dérange personne?! Alors que le Docteur D., elle, dérange tout le monde, surtout quand t’es enfin tranquille dans ta chambre. Elle entre, elle croit qu’elle est chez elle : elle est folle?! Martine nous dérange quand il faut ranger ce qui n’est pas en désordre. Moi, je dérange personne. Je dérange tout court. Mais ça rapporte, les fous. Ça crée des emplois. Y’a des gens un peu fous qui sinon ne pourraient pas trouver du travail?! Merci qui?? Bon, je ne le nie pas, il y...

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