Auteur : Alain

Les Vents et Les Sables

Un train m’emporte vers Paris avec une boîte de Coca, les Dubliners de Joyce et — en face de moi — une vieille Chinoise que ses enfants m’ont confiée. Une masse incroyable, immobile, de tissus et d’étoffes enchâsse son visage et sa main droite. Ce visage fait bizarrement naître en moi celui du Chat de Cheshire, dessiné par Tenniel. Il ne sourit pourtant pas. La main, agile, avale et recrache un à un, mécaniquement, les grains ronds et jaunis d’un chapelet d’ivoire. Et, tandis que j’écris, elle me regarde, ignorant ou négligeant que je le perçois. Je relève doucement mon regard pour voir le sien s’enfoncer dans la campagne humide qui expulse le train. Seul l’horizon nous accompagne. Et les reflets dans la vitre. Entre les deux hurlent les vents et les sables. C’est ainsi qu’elle m’observe maintenant, en observant l’horizon. Le terme observer n’est pas correct : elle ne me détaille pas. Je pourrais dire qu’elle me voit si cet acte était fortuit. Mon image est ce sur quoi ses yeux, sa conscience reposent, de quoi ils se nourrissent. J’écris qu’elle sait probablement que je parle d’elle. Mon écriture doit investir son être autant que son regard emplit ces pages. Je ne sais pas encore ce qu’elle voit. Mon reflet dans la vitre est?il celui d’un étranger?? Est?il celui de ce très jeune officier qui lisait dans un train lors des...

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Le Soldat

Autour, la grêle Le combat étouffé L’argile gelée sous le ciel de marbre L’acier se tait La plaine gémit Nulle charité, ni du fer ni du feu Odeur de poudre, odeur de sang Je pense à Cécile, à mon père Et je pense à mon chien Je revois son regard brun et tendre, gorgé d’un amour sans raison Je sens son odeur de chien, de terre humide et d’herbe coupée J’ai chaud et je m’endors Dans les viscères d’un cheval mort.  Jerick McKinnon Womens...

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Le Snack

Un Anglais saoul veut manger, dans un petit snack pourri du port d’Anvers, à quatre heures du matin. Le type du comptoir ne veut pas le servir. L’Anglais sort des billets de sa poche, les jette sur le comptoir en gueulant quelque chose, s’assied à une table et attend. Moi, je suis à l’autre bout du snack avec Mireille. Je lui dis que dans cinq minutes, il y aura de la bagarre. Alors elle et moi on attend aussi. Pour voir s’il y aura vraiment de la bagarre, et parce qu’on est bien. Le type du comptoir prend les billets et les retape sur la table de l’Anglais en lui criant de sortir. Mais le type ne bouge pas. Alors le serveur attend lui aussi. Et je pense que le monde pourrait finir comme ça, à quatre heures du matin, dans un petit snack d’Anvers, chacun attendant, sans trop savoir pourquoi, quelque chose qui n’arrivera pas.  Nate Allen Womens...

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La Photo

D’un pas rapide, encombrée de ses plus beaux vêtements, Madame Robinson marchait résolue et rayonnante. Arrivant à la ferme des Cornell, Elle vit Daisy accourir pour lui prêter une ombrelle de dentelle blanche. L’ombrelle avec laquelle elle s’était mariée, avec laquelle sa fille s’était mariée et avec laquelle se mariera sans doute sa petite?fille, un jour. « Merci Daisy. Avec ce soleil, je pensais arriver là?bas défaite et décoiffée par la transpiration. J’en ai encore pour une bonne demi?heure. — Tu as bien de la chance, Laura. Avec Charles et les enfants, on ne parle plus que de toi au souper. — Tu sais, ce n’est pas la première fois qu’il vient. Je suis sûr qu’il reviendra vite et que la loterie du Pasteur te fera ce cadeau à toi, alors. — Et Robert, ça ne lui fait rien de te voir partir seule au village?? Charles, lui, dit qu’il ne me… — Robert est dans son champ, comme tous les jours, que veux?tu qu’il en pense?? Je crois qu’il est plutôt content que ce soit tombé sur moi. — Tu es vraiment superbe, Laura. C’est un signe de Dieu que tu aies été choisie. Veux?tu boire quelque chose?? — Merci, je dois continuer. Je repasserai ce soir pour tout te raconter.?» La terre argileuse, écaillée de toute éternité, ne pouvait plus que renvoyer dans l’air en bouffées troubles la chaleur du soleil. L’herbe, grise et...

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Faire-part

En hommage à Arthur C. Clarke Les deux lunes se séparaient lentement dans le ciel azuréen. Sur la terre chaude de sa terrasse, Vaunn regardait la cité s’endormir à ses pieds. Dans les rues ocres ne flânaient plus que quelques couples au rythme doux d’un chant dont il ne pouvait voir l’origine. La petite lune avait déjà disparu tandis que la grosse semblait suspendue, immobile, au soleil qui avait atteint son point le plus bas au-dessus de l’horizon. En cette saison, la nuit n’existait pas et les journées chaudes n’étaient modulées que par de tièdes crépuscules iodés. La cité était heureuse comme toutes les cités de la planète, il en avait la conviction. Il s’était souvent demandé si le bonheur n’était pas simplement relatif à l’expérience passée de chacun. Mais non, le bonheur était là, matériel, palpable comme le sable, l’air, le soleil. Ses yeux s’injectèrent de larmes. Le désespoir le submergea avec une telle force qu’il ne sentit pas Lela l’envelopper de ses bras. Elle ne l’avait jamais vu pleurer mais sut qu’il n’était pas utile de parler. Elle voulait partager et non comprendre. Mais lorsque la lumière de crépuscule vacilla furtivement, elle comprit et l’embrassa pour se mouiller de ses larmes. Vaunn était le savant de la cité. La plupart des cités en avaient un. Bien sûr, ils n’étaient ni bâtisseurs ni artistes ni prêtres, mais ils étaient...

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